Kessel

Comme un dimanche

On revient sur une marche citoyenne. Et on vous parle de mères, de Gormley, de Rodin, et du Boréal.

It Paris
3 min ⋅ 16/11/2023

J’adore le dimanche.
Et dimanche dernier nous avions rendez-vous pour une marche apolitique et multiculturelle contre l’antisémitisme et pour les valeurs collectives de la République.
À la vue des citoyens qui convergeaient vers les Invalides, ma gorge s’est nouée. Nous n’étions pas seuls, l’appel avait été entendu. Ce serait sans aucun doute un succès.
Une foule dense avait envahi l’esplanade et on distinguait clairement de nombreux drapeaux français. Nous allions ensemble défendre le modèle d’universalité et de vivre ensemble à la française.

Très vite, une première question de R. m’a mis le doute “il y a très peu de jeunes, tu ne trouves pas ?”
Tiens c’est vrai, où sont les étudiants si prompts à aller défiler pour la moindre atteinte à leur liberté ? Où sont ceux qui étaient si rapidement montés au créneau pour dénoncer la réforme des retraites qui leur tomberait dessus 40 ans plus tard, remaniée dix fois ?
Où sont les syndicats étudiants si engagés contre le dérèglement climatique et la gratuité des belles universités de notre pays ?
L’agression grandissante des Juifs en France serait-elle une cause moins louable ou moins sexy que la fonte des glaces ?

Il y a tout de même beaucoup de monde, les gens sont dignes et les slogans réconfortants. Et puis à nouveau une question qui me met un autre doute, “où sont les représentants des institutions musulmanes de France ?”
Notez bien que je parle des représentants, sans assimilation communautaire, stérile au demeurant.
Ils auraient craint semble-t-il l’amalgame entre combat contre l’antisémitisme et soutien à la politique israélienne. Ça alors ? Pas de drapeau israélien pourtant. Et beaucoup de Marseillaise.

Oui, on pouvait être chrétien et défiler, être athée et défiler, être musulman et défiler.
Oui, on pouvait être pro-palestinien et défiler, contre la politique israélienne et défiler.
On pouvait aussi être joueur de foot et défiler.
Féministe et défiler, membres d’une ONG et défiler, rappeurs et défiler…

Et à ceux qui objectent qu’il aurait fallu marcher contre tous les racismes et pas seulement contre l’antisémitisme, voici deux infos : la haine des Juifs, c’est du racisme, et si un jour, 1518 agressions sont perpétrées, en trois semaines, contre une communauté spécifiquement pour ce qu’elle est, religieuse, raciale ou sexuellement affirmée, oui, nous serons à nouveau dans la rue.

J’entends une femme à côté de moi regretter “qu’il n’y ait pas deux fois plus de monde”.
C’est vrai, plus nous aurions été nombreux, plus nous aurions noyé dans la masse les Le Pen et les Zemmour érigés en tête de gondole. Plus nous aurions été nombreux, plus nous aurions décrédibilisé les raclures partis défiler de leur côté avec une écœurante indécence en lieu et place du Vél’ d’Hiv’.

Nous venons de célébrer le triste anniversaire des attentats du Bataclan, et le 7 octobre le monde a de nouveau basculé dans une horreur que même les mots peinent à décrire.
Ça fait 8 ans qu’on marche et qu’on dépose des fleurs et des bougies, il faudrait peut-être prendre la mesure de la profonde fracture qui blesse notre pays.

Ce dimanche, il y avait dans la rue des gens intelligents, dignes et concernés, bien élevés aux valeurs de la citoyenneté, de la laïcité et de la démocratie.
Ils n’étaient que 105.000…



Deux expos très différentes cette semaine - l’une au nord, l’autre au sud, une rive droite, l’autre rive-gauche, l’une sur le corps, l’autre sur le coeur.

A partir d’elles

Au BAL, une troublante exposition au titre magnifique, est consacrée aux mères.
Les tendres, les distantes, les gonflantes, les inspirantes.
Vaste sujet que cette relation si particulière, charnelle, constructive, éperdue ou destructrice qui a considérablement inspirée les artistes de toute génération et de toutes pratiques, dont une trentaine sont présentés dans cet accrochage.

Pour voir ou revoir Intervista (1998) d'Anri Sala qui questionne sa mère sur son engagement politique comme ancienne militante des Jeunesses communistes d'Albanie.
Les photos de Michel Journiac qui, grimé en sa mère, critique les théories figées de Freud.
Les premières scénettes de Christian Boltanski qui espionne ses parents par le trou de la serrure.
Le voyage mémoriel de Sophie Calle au Pôle Nord pour y enterrer les effets personnels de sa mère.
The Mom Tapes d’Ilene Segalove de 1974 qui résume à peu près tout ce qu’il faut savoir sur une mère juive, “ma mère était une femme hors du temps. Elle était désinvolte, contestataire et très drôle. Elle aurait pu diriger un petit pays (…) Elle a vécu jusqu’à 101 ans et m’a rendue folle toute ma vie”.
La photo désinvolte et magnifiquement bourgeoise de Karen Knorr, issue de sa série Belgravia.
Supplica a mia madre, poème de Pier paolo Passolini.
Les photos retouchées de Lebohang Kganye, double fantomatique de sa mère…

Même si l’exposition reste relativement classique, ces manifestations d’amour, d’admiration ou de reproches donnent à méditer. Et en ce moment, méditer c’est bien.

A partir d’elles. Des artistes et leurs mères
LE BAL
Jusqu’au 25 février 2024

Antony Gormley

Visiter le Musée Rodin un jour de forte pluie, c’est comme profiter du Sacré-Cœur à 5 heures du mat.
Quelques Américains courageux et les 60 sculptures d’Antony Gormley presque pour nous.

Critical Mass II (1995) déploie ses corps d’acier aux 12 positions paradoxales dans l’espace réservé aux expositions temporaires et dans la cour d’honneur où les sculptures alignées mènent à La Porte de l’Enfer de Rodin. C’est spectaculaire et monumental.

Plus discrètes, ses Insiders, silhouettes filiformes aux attitudes gracieuses, partagent les vitrines de la Galerie des Marbres dans le jardin, comme emprisonnés avec leurs célèbres aïeux. Puis ce sont plusieurs sculptures et études de l’artiste britannique qui dialoguent au sein de la collection permanente avec les chefs d’œuvres de Rodin.
Ne pas manquer les 200 carnets de croquis merveilleusement délicats et la silhouette Domain Field perchée sur le mur, sorte de gardien en dentelle d’acier qui veille sur tous ces corps.

Un vent subversif anglo-saxon souffle sur le Penseur.
God save the body!


Critical Mass
Antony Gormley au Musée Rodin
Jusqu’au 3 mars 2024


Le Boréal

Tester les restaurants très rapidement après leur ouverture est à double tranchant.
On est in the place avant les autres et ça, c’est fondamental quand on anime une newsletter de qualité. Mais il peut y avoir quelques faiblesses, bien entendu corrigées si nous y allions un peu plus tard.

Le Boréal est le troisième opus du trio Camille Rousseau, Charles Neyers et Witold Bertrand, après La Traversée et Petite Fleur - que nous plébiscitons avec enthousiasme.
Certaines assiettes nous ont transportés comme ce tartare de gambas nantaises crues, croustillant de brioche, dément d’iode et de suavité.
Ou ce chawanmushi de champignons (flan japonais), pickles de girolles, praliné de cèpes, un régal flop flop. Ou encore la salade de tourteau, chou et céleri rave, bisque crémée.
Gros succès pour le Wellington de courge, feuilleté végétarien au jus végétal corsé et une toute petite déception sur les noix de Saint-Jacques, purée de pdt au comté, sabayon vin jaune, sans doute un peu moins délicat que le reste. Et le coquelet rôti, certes délicieux, mais un chouïa entendu.

Nous sommes malheureusement passés à côté des deux plats terre-mer, représentatifs de la cuisine de Charles Neyers et Philippine Jaillet, et à côté du carpaccio de Saint-Jacques huile de mélilot, et à côté de la belle assiette de crustacés et coquillages…
Mais pas à côté des desserts, absolument délicieux. Une omelette norvégienne agrumes et poivre andaliman, et un affogato d’une fausse simplicité aux noisettes et amandes caramélisées.

En conclusion, un “vous avez tout pour être au top, nous reviendrons” enthousiaste.


Le Boréal
39 rue Montcalm 75018 Paris
Du mercredi au dimanche


It Paris

Par Karine Salomon

- Bonjour, c'est pour un bilan de compétences.
- Parfait. Dîtes m'en un peu plus sur vous.
- J'aime manger, beaucoup. Et j'aime le bon vin.
- Très bien. Et ?
- J'aime beaucoup aller voir des expos et je m'y connais un peu.
- Ah c'est pas mal ça.
- On me dit que j'écris bien et que j'ai pas mal d'humour.
- Bon, ça peut servir.
- J'aime raconter, expliquer, vulgariser, faire saliver. Et rebondir sur l'actualité.
- Très bien. Alors, si je résume, vous êtes une rédactrice, gourmande, férue d'art, avec un talent certain pour le récit et les bons mots. Vous devriez écrire une newsletter.