Kessel

A ceux qui se taisent

Et à ceux qui oublient vite

It Paris
3 min ⋅ 19/10/2023

Il n’aura pas fallu bien longtemps pour que la sidération et l’horreur fassent place à la suspicion.
Il n’aura pas fallu bien longtemps pour que les demi-vivants, otages enfermés, traumatisés et étranglés d’angoisse, soient oubliés des débats stratégiques.

A ceux qui regardent sans broncher l’expression grandissante de l’antisionisme, de l’anti-occidentalisme et de l’antisémitisme dans le monde, en pensant qu’ils ne seront pas inquiétés, vous êtes bien les prochains sur la longue liste.
Comme l’a si bien dit
Sophia Aram avec une colère et une émotion perceptibles, « ceux qui se taisent, allez-vous faire foutre ». 
Oui ça fait peur d’ouvrir sa gueule quand on est menacé, mais ça fait beaucoup plus peur de l’ouvrir seule. 

Et il ne s’agit pas ici de défendre des convictions de droite ou de gauche, capitalistes ou réactionnaires, anti-colonialistes, woke ou féministes, il s’agit d’ouvrir sa gueule contre l’obscurantisme, le fondamentalisme et la pensée unique.

Alors quand ? Quand les politiques auront-ils le courage de changer les lois ? Quand les professeurs auront-ils l’immense courage de ne pas s’autocensurer ? Quand les artistes auront-ils le courage de s’engager clairement ? Quand les citoyens auront-ils le courage de se réveiller tous ensemble ?

Ce ne sont pas des manifestations de soutien à l’un ou l’autre des protagonistes que nous devrions voir, mais des manifestations collectives de gueulards criant collectivement leur refus collectif de céder à la peur individuelle.
Il n’est pas loin d’être trop tard car dans la bataille du courage, nous avons déjà perdu.


Dans ce contexte d’une noirceur absolue, c’est avec retenue mais détermination que je continue à parler plaisir des yeux et de la bouche. Car la résistance à l’ignorance passe aussi par la défense des arts, expression de liberté, d’audace, de critique et même de blasphème.

Mike ou l’enfant punk

Le 31 janvier 2012 Mike Kelley, mettait fin à ces jours. Il avait passé les 57 ans de sa vie, dont plus de 30 ans de création, à explorer les tiroirs de sa mémoire enfantine, à décortiquer les fondements de sa construction, à éplucher les contradictions de la société américaine entre culture punk et puritanisme bien-pensant.

Le travail de Mike Kelley, irrévérencieux et multiforme, a donné et donne toujours lieu à de nombreuses appropriations. On y voit un plaidoyer pour la cause féministe, pour la cause Queer, contre la maltraitance enfantine. On y voit des messages politiques et libertaires, des présages écologiques.

En remettant l’œuvre démesurée, loufoque, brutale de Kelley dans son époque, on ressent surtout une intense recherche personnelle sur l’affirmation (ou plutôt la non-affirmation) de soi.
Les doudous, les super héros, l’univers faussement policée des universités, posent la question de la construction personnelle. Avec quelle réalité et dans quel imaginaire.
Dans nos souvenirs, qu’est ce qui est vrai et qu’est ce qui est romanesque ou utopique ?
Et la question a-t-elle même une importance ?

L’exposition réunit quelques pièces iconiques comme Kandor, installée de façon spectaculaire dans la rotonde, dans laquelle Kelley, inspiré par le mythe de Superman, imagine les maquettes colorées et sans vie de sa capitale, Krypton.

Dans le contexte actuel, l’œuvre de Mike Kelley nous apprend à ne pas rentrer dans les normes établies, à oser la satyre et le mauvais goût et à surtout ne pas fermer sa gueule.

Mike Kelley, Ghost and Spirit
Bourse de Commerce

Jusqu’au 19 février 2024


Cameron ou la téméraire imperfection

Quelle modernité dans ces tirages authentiques de Julia Margaret Cameron, présentés dans une magnifique exposition au Jeu de Paume.

Julia Margaret Cameron nait en 1815 à Calcutta et ne se lance dans la photographie qu’à l’âge de 48 ans lorsque ses enfants lui offrent son premier appareil photo, une grosse boite en bois sur trépieds assortie d’un objectif de la taille d’un tuyau d’évacuation.
Elle ne travaille qu’au collodion humide, mettant à mal tous les principes photographiques en vogue, gardant volontairement les défauts de tirage, usant et sur-usant du flou qui deviendra sa signature.

Bien que souvent allégoriques voire religieuses, elle concède sans complexe un but commercial à certaines de ses photographies, particulièrement aux portraits des écrivains, scientifiques, peintres et poètes qu’elle fréquente dans le salon littéraire de sa sœur, et qui lui confèrent sa notoriété.
Les magnifiques clichés de jeunes femmes, et notamment son modèle fétiche, sa femme de ménage Marie Hillier, semblent tout droit sorties des années 70 ou de Virgin Suicides de Sofia Coppola, cheveux détachés, flou maitrisé, allure contemporaine et profils fiers.

Pionnière incontestable des portraits, elle aura fortement influencé le medium photographique, et ce sont sans doute les citations qui introduisent l’exposition qui parlent le mieux de son immense talent.

“Mrs Cameron, qui était photographe amateur, est la première personne à avoir eu l’intelligence de s’apercevoir que ses erreurs faisaient sa réussite, et à créer dès lors des portraits systématiquement flous.”

“Cameron est peut-être un des premiers photographes, peut-être le premier, à avoir pensé que la photographie n’était pas qu’une représentation de la réalité mais que c’était une révélation.”

“Une Cindy Sherman de l’imaginaire victorien.”


Capturer la beauté
Julia Margaret Cameron

Jeu de Paume jusqu’au 28 janvier 2024

Au deuxième étage, les œuvres textuelles et conceptuelles de Victor Burgin sont mises à l’honneur dans une mise en scène à la sobriété suprême, et au titre énigmatique “ça”.
Artiste, écrivain, professeur d’université et théoricien de l’image, Burgin se fait connaître lors de la naissance de l’art conceptuel et de la mythique exposition « Live in your head : When attitudes become forms », en 1969 à la Kunstalle de Berne, qui ne réunissait pas moins de 69 artistes dont Joseph Beuys, Bruce Naumann, Carl Andre, Yves Klein, Richard Serra, Mario Merz, Daniel Buren…
Son travail s’attache à explorer les relations entre le langage et l’image, et, tant par sa profondeur que par son impénétrabilité souhaité par l’artiste, il nécessite et mérite les explications d’un médiateur(trice).
Les thèmes abordés dans la pratique de Burgin sont nombreux, du cinéma à l’architecture, de la notion de genre à celle du capitalisme.
En 1993, ses premières vidéos remplacent les photographies statiques minimales et répétitives qu’il a longtemps privilégiées. Il y interroge la mémoire culturelle des lieux avec références cinématographiques, musicales et littéraires.
Le travail de Victor Burgin n’est pas facile à appréhender. Mais les bouleversements artistiques appartiennent aux âmes libres et éclairées.


Adraba ou la paix dans l’assiette

On ne pouvait décemment pas passer à côté d’Adraba pour toutes sortes de raison qui vont bien au-delà de l’assiette.
Adraba (temps qui passe en araméen) fait dans la mixité, la sincérité et le partage.
Le menu ne s’arrête pas aux inévitables houmous, falafels et autres archétypes levantins, chez Adraba, le chef Elior Benaroche a ouvert ses horizons aux richesses gastronomiques du bassin méditerranéen dans son ensemble.
Grèce, Iran, Turquie, Israël, Irak, Yémen, un fourre-tout salutaire de saveurs, de cuissons, d’épices qui réchauffent notre optimisme endeuillé.

Le labneh, « meilleur de Paris », s’accompagne de zaatar et d’un condiment amba, sauce aigre-douce moyen-orientale.
Le pâté de foie séduira les palais ashkénazes exigeants.
Les pains, Esh et Jérusalem bagel sont une invitation à saucer méchamment.
La brochette végétarien, cœurs d’artichaut confits et bavette, ont le goût des épices et du charbon.
En dessert, les glaces cardamome et épices yéménite (Hawaiedge) clôturent le repas avec puissance.

Pas de demi-mesure pour ces quatre anciens de Balagan qui ont retrouvé leurs racines.
Le joyeux bordel.

Adraba
40 rue Véron 75018 Paris
Ouvert le soir et dimanche midi, fermé lundi


It Paris

Par Karine Salomon

- Bonjour, c'est pour un bilan de compétences.
- Parfait. Dîtes m'en un peu plus sur vous.
- J'aime manger, beaucoup. Et j'aime le bon vin.
- Très bien. Et ?
- J'aime beaucoup aller voir des expos et je m'y connais un peu.
- Ah c'est pas mal ça.
- On me dit que j'écris bien et que j'ai pas mal d'humour.
- Bon, ça peut servir.
- J'aime raconter, expliquer, vulgariser, faire saliver. Et rebondir sur l'actualité.
- Très bien. Alors, si je résume, vous êtes une rédactrice, gourmande, férue d'art, avec un talent certain pour le récit et les bons mots. Vous devriez écrire une newsletter.