Kessel

Je pourrais...

...mais je suis fatiguée

It Paris
3 min ⋅ 01/03/2024

Je pourrais revenir sur la cérémonie des Césars et l’absence totale d’allusion aux 134 otages retenus à Gaza depuis 145 jours.

Je pourrais désapprouver la une de Libération d’hier et son implacable condamnation. Leur demander de préciser que le Hamas a refusé toute négociation qui entraînerait un cessez-le-feu immédiat. Et qu’il se réserve le droit de jouer avec la vie des otages comme avec la vie des civils gazaouis, pris au piège de leurs propres dirigeants.

Je pourrais regretter que certains défenseurs de la cause palestinienne n’arrivent même pas à prononcer le nom d’Israël, et préfèrent parler “d’état sioniste”. Qu’il est évident qu’une solution à deux états, dont l’un serait à majorité juive, ne leur est pas concevable.

Je pourrais répéter encore et encore que nous sommes nombreux à souhaiter une paix durable, le remplacement du gouvernement Netanyahu, et l’arrêt des opérations militaires. Mais alors je devrais revenir sur les responsabilités, à commencer par celles du Qatar que nous recevons avec les honneurs, de l’Iran, de la Russie, des Occidentaux aveugles et des Américains sourds. Et je devrais encore rappeler que les milliards engloutis dans les tunnels de guerre et les roquettes qui tombent de façon incessantes sur le sud d’Israël, auraient pu contribuer à bâtir un état de droit.

Je pourrais pleurer aux sons des “dirty jews” et des “globalize intifada” entonnés sur le campus de Berkeley.

Je pourrais mettre en garde les bien-pensants sur l’avenir d’une société qui s’attaque d’abord aux Juifs avant de placer au pouvoir ses extrêmes, se replier sur soi et favoriser les communautarismes.

Je pourrais rire de la campagne ridicule de LFI pour les Européennes, “Les riches votent. Et vous ? Les golfeurs votent. Et vous ? Les racistes votent. Et vous ?”, et me féliciter des 6.000 affiches contre l’antisémitisme qui en reprennent le poncif “On dit que les Juifs sont riches. Et vous ?”.

Je pourrais enfin rêver d’un pays en passe d’inscrire dans sa constitution le droit fondamental des femmes à recourir à l’avortement et souhaiter qu’il soit aussi courageux et conquérant quand il s’agit de lutter contre la violence de l’obscurantisme.

Tina Modotti / Bertille Bak

Au Jeu de Paume, deux nouvelles expositions présentent le travail de deux artistes, femmes et militantes.

À l’étage une importante rétrospective permet de découvrir le travail méticuleux et documentaire de Tina Modotti, photographe activiste d’origine italienne et mexicaine d’adoption.
Actrice de la « renaissance mexicaine » et de l’effervescence culturelle postrévolutionnaire des années 20, elle adhère au Parti Communiste mexicain en 1927, et son engagement politique s’intensifie dans ses clichés. Elle photographie les manifestations, participe à des associations politiques, et donne à voir le Mexique des “petites gens”, les lavandières, les paysans, les jeunes mères et leurs enfants, les vendeurs de Tortillas, les fêtes populaires…

Inspirée par le formalisme du photographe Edward Weston, pour qui elle pose à partir de 1920 à Los Angeles et avec lequel elle ouvre un studio de photo en 1923 à Mexico, l’œuvre photographique brève et dense de Modotti est empreinte de son engagement politique. Ses images de vie, ses natures mortes et ses compositions allégoriques, tournent toutes vers le même but : mettre en avant ses idéaux prolétaires.
Elle ira jusqu’au bout de son combat, abandonnant la photographie pour se consacrer exclusivement à la lutte politique, en Union Soviétique d’abord, en Espagne ensuite avant de revenir au Mexique où elle meurt en 1942 à l’âge de 46 ans.

Petite note de visite : ne vous fiez pas aux images ci-dessous - les clichés sont extrêmement petits, et c’est ce qui en fait toute la singularité. Il faut s’en approcher et il y a du monde…


Au sous-sol, les installations de Bertille Bak révèlent aussi la condition des plus démunis, dans un style évidemment plus contemporain à la mise en scène travaillée.
Née en 1983 à Arras, cette petite-fille de mineurs polonais du nord de la France s’intéresse d’abord aux cités minières dont elle veut témoigner de “la solidarité” s’intéressant progressivement à ces “groupes unis par un territoire, des traditions, un folklore commun”.
Chantiers de Saint-Nazaire, cireurs de chaussures à La Paz, jeunes mineurs indonésiens ou thaïlandais, artisans dans la médina de Tétouan, Bertille ne se contente pas de donner une place aux invisibles. Elle imagine des mises en scène, sortes de rituels exutoires, auxquels elle fait participer ces figurants de la vie, leur accordant une nouvelle reconnaissance.
Les vidéos de Bertille Bak, souvent ironiques, ne sont pas simplement diffusées sur écran, elles font partie d’installations réunissant objets usuels, structures et décors. A l’instar de ces boites à cirage, peintes par leurs propriétaires, ou cette série de marqueteries représentant les pavillons dits “de complaisance” réalisés en mèches de cheveux de marins…
On regarde mi amusés-mi compatissants ces ouvrières marocaines spécialisées dans le décorticage de petites crevettes néerlandaises qui entonnent fièrement l’Internationale en voile religieux et queues de sirène.
Ou encore ces enfants mineurs qu’un montage présentent dans des galeries souterraines, comme les personnages d’un jeu vidéo labyrinthique.

“Je travaille avec des groupes fragilisés (…). Ensemble, nous échafaudons des ruses pour tenter de dire autrement la situation qu’ils traversent (…). C’est au cœur de cette nouvelle narrativité que peut alors s’inverser les rapports de forces.”
Bertille Bak a été nommée au Prix Marcel Duchamp 2023.


Tina Modotti - L’oeil de la révolution
Bertille Bak - Abus de souffle
Jeu de Paume

Jusqu’au 12 mai 2024


Il est le bienvenu ce nom de Double.
D’abord, parce que l’inspiration gastronomique est double, entre Japon et Italie, un drôle de mélange orchestré par le chef Tsuyoshi Yamakawa (Saturne, Verre Volé) et qui fonctionne vraiment bien.
Également parce que la salle est si petite et les deux comptoirs si exigus qu’il est préférable d’y dîner avec son double. Ou avec soi-même.
Et enfin parce que derrière cette micro adresse se cachent un doublet, David et Jonathan (les pauvres, on a dû leur faire 100 fois), le premier avait monté Dizen, le deuxième était prêt pour l’aventure à deux.

Nous n’avons pas pris le fameux maritozzo, brioche italienne fourrée ricotta citronnée et ikura, trop instagramée, mais les radicchio braisés, poutargue à l’amertume maîtrisée et le tartare de St-Jacques, endives, ricotta fumée, suave.
En primi piatti des pâtes bien sûr. Un gros raviolone gambas et St-Jacques, bisque douce, et conseillées par toute l’équipe les chitarra à la lotte, beurre ponzu, délicieuses.
La selle d’agneau fait un joli plat à partager. C’est surtout le poivron farci et le jus qu’on a léchés.
En dessert le granité céleri-orange fait plutôt office de trou japonais, mais en revanche waouh le dorayaki crème pralinée, totalement addictif.

Le midi, le chef a imaginé quatre recettes d’onigiri à emporter - à tester prochainement. Miam.


Double
87 Rue Lamarck, 75018 Paris
Fermé dimanche et lundi / Carte 40-60€





It Paris

Par Karine Salomon

- Bonjour, c'est pour un bilan de compétences.
- Parfait. Dîtes m'en un peu plus sur vous.
- J'aime manger, beaucoup. Et j'aime le bon vin.
- Très bien. Et ?
- J'aime beaucoup aller voir des expos et je m'y connais un peu.
- Ah c'est pas mal ça.
- On me dit que j'écris bien et que j'ai pas mal d'humour.
- Bon, ça peut servir.
- J'aime raconter, expliquer, vulgariser, faire saliver. Et rebondir sur l'actualité.
- Très bien. Alors, si je résume, vous êtes une rédactrice, gourmande, férue d'art, avec un talent certain pour le récit et les bons mots. Vous devriez écrire une newsletter.