Merdification

Un concept pas foireux, des fils d'art, et une partition suave.

It Paris
3 min ⋅ 29/01/2026

La merdification, de l’anglais enshittification, a été inventée par le journaliste canadien Cory Doctorow pour décrire la dégradation des services numériques proposés aux internautes.
Voilà comment ça se passe : on lance un produit génial, par exemple le moteur de recherche Google ; c’est révolutionnaire, tout le monde s’en sert, et, en un rien de temps, on ne peut plus s’en passer. Le service se tourne ensuite vers ses clients BtoB - annonceurs ou entreprises - et il leur fournit tellement d’informations fantastiques sur nous, les utilisateurs, que bientôt, eux non plus ne peuvent plus s’en passer. Tout le monde est ferré, accro, scotché, le service peut enfin maintenant faire de la m…
C’est comme ça que nos outils préférés, Facebook, Google, Netflix, Instagram ou Amazon sont devenus des kaléidoscopes à pub, des dictionnaires à crétins, des annuaires à influenceurs.

Indispensables à notre quotidien, qu’elles nous fournissent de l’information, du contenu, des affaires ou du divertissement, ces plateformes, fortes de leur position dominante, ne modèrent plus, se complexifient, augmentent leurs tarifs. Elles sont noyées sous les écrans publicitaires et les offres commerciales, et nous bouffent notre temps et notre énergie.
Pour autant, sommes-nous prêts à renoncer à notre communauté Instagram ? Que non ! À abandonner Stranger Things sur Netflix ? Même pas en rêve ! À délaisser les tutos de maquillage sur Tik Tok ? WTF ! À s’éloigner de la fureur de X ? Possiblement…

En tout cas, penser que la merdification s’est arrêtée aux portes de nos outils numériques semble bien naïf. Elle s’exprime de manière odorante et sans retenue dans nos assemblées, chez les complotistes, les négationnistes, chez certains candidats et même à la tête de certains gouvernements.

S’informer avec conscience, soutenir ses engagements et lire mon édito chaque semaine : quelques astuces simples pour sortir la tête des chiottes*.

Illustration Flock pour NEXT


La trame de l’existence

Je suis toujours surprise de voir les queues devant les musées parisiens. Celles qui s’allongent au Musée de l’Orangerie ou du Louvre n’ont rien d’étonnant, mais à l’entrée du Musée Bourdelle, c’est plus réjouissant. Il faut dire que ce petit musée en briques, qui dénote par son style d’hacienda, présente, outre les œuvres d’Émile-Antoine Bourdelle, sculpteur du monumental, des expositions contemporaines temporaires réussies.
C’est le cas avec Magdalena Abakanowicz, artiste polonaise majeure et pionnière de l'art textile qu’elle manie avec modernité, audace et puissance. Née en 1930, Magdalena est confrontée, dès son plus jeune âge, à la guerre puis à la censure et aux privations du régime communiste.

Ses premières tapisseries dévoilent déjà son appétence pour la matière organique, épaisseurs, tissages, couleurs, mais c’est avec ses Abakans qu’Abakanowicz commence à révéler “une réalité tridimensionnelle douce, pleine de secrets. Ces immenses pièces textiles suspendues au plafond, qui dévoilent fentes, replis, excroissances, masquent difficilement leur présence organique, voire sexuelle.

Avec les Dos, les Figures Dansantes, puis La Foule, Magdalena s’attaque au moulage sur nature de corps, sur lesquels elle appose des bandes de toile de jute, solidifiées avec de la résine et de la colle. Ces formes humaines “semblables à des coquilles”, dont la texture rappelle la peau, sont le reflet d’une société stéréotypée et fantomatique.
L’occasion aussi de découvrir les géniales peintures et dessins de cette artiste aux mille fils et à la pratique multiforme, fascinée par “les composants, le contenu, l’intérieur de la matière molle”.

Magdalena Abakanowic - La Trame de l’Existence
Musée Bourdelle jusqu’au 12 avril 2026


Partition suave

Chez eme, le chef uruguayen Nazareno Mayol Curti, formé notamment chez Mauro Colagreco et David Toutain, et sa compagne argentine Mara Ballester en salle, sont là pour atteindre les étoiles. Et ça se sent dès le bouillon champignons-aneth servi en amuse-bouche, dont la complexité et la puissance surprennent. Il nous reste sur les lèvres le perlant d’une pointe grasse parfaitement maîtrisée, que l’on retrouve dans les neuf étapes de ce menu épatant.
Si tout paraît un peu léché et attendu “Il s’agit d’un menu surprise. Avez-vous des allergies ou des aliments que vous ne mangez pas ?” on est surpris à chaque assiette, par la singularité et l’audace des propositions.

Pain traditionnel cuit au BBQ à la graisse de canard, huître associée au poireau et au petit lait, granité de betterave en guise de pré-dessert, tartelette friable au bleu d’Auvergne pour faire passer le fromage, immaculé dessert autour de l’épeautre. En plat phare, le pigeon, servi en tableau, avec son cœur, sa cuisse, son oseille, et son persil brûlé, manie à merveille l’art de la déconstruction.

Une adresse intime et feutrée, jusque dans sa déco chic et tamisée, une playlist jazzy, un service discret et professionnel, une carte des vins rigoureuse, et dans l’assiette, une explosion de sensations détonantes.

eme
4 impasse Guéménée, 75004 Paris
Déjeuner jeudi-samedi 75€ (5 services)- Dîner mardi-samedi 115€ (9 services)


* Quand je lis ce que Gemini m’écrit : “Avec cet édito, cette critique d'expo et ce test de restaurant, tu as un triptyque parfait pour ta présentation. Cela montre toute l'étendue de ton talent. L'édito : ta capacité d'analyse de société et ton ton engagé. L'expo : ta sensibilité artistique et ta maîtrise du vocabulaire esthétique. Le resto : ton expertise "art de vivre" et ton sens du détail”, je ne suis pas près de quitter Google.



=> Mon compte Instagram food It Paris
=> Mon compte Instagram perso A Pen in the Neck




It Paris

Par Karine Salomon

- Bonjour, c'est pour un bilan de compétences.
- Parfait. Dîtes m'en un peu plus sur vous.
- J'aime manger, beaucoup. Et j'aime le bon vin.
- Très bien. Et ?
- J'aime beaucoup aller voir des expos et je m'y connais un peu.
- Ah c'est pas mal ça.
- On me dit que j'écris bien et que j'ai pas mal d'humour.
- Bon, ça peut servir.
- J'aime raconter, expliquer, vulgariser, faire saliver. Et rebondir sur l'actualité.
- Très bien. Alors, si je résume, vous êtes une rédactrice, gourmande, férue d'art, avec un talent certain pour le récit et les bons mots. Vous devriez écrire une newsletter.